J’ai entendu le nom de l’artiste Garush Melkonyan pour la première fois en 2018, lorsque le journal français Télérama a publié un article intitulé “Qui seront les stars de demain dans l’art contemporain ?” Et comme vous l’avez déjà deviné, Garush Melkonyan a brillé de mille feux. J’ai suivi attentivement son succès à distance, jusqu’à l’année dernière où j’ai eu la chance de voir son dernier film, Cosmovisión, sur grand écran au festival Golden Apricot en Arménie. Cosmovisión faisait également partie du célèbre programme des Rencontres d’Arles 2023, qui ont accueilli plus de 145 000 visiteurs sous leur toit. Aujourd’hui, j’ai eu encore plus de chance car j’ai enfin rencontré Garush en personne, afin de préparer une interview pour Kinoashkharh. Nous avons d’abord essayé de décider si nous parlerions en arménien ou en français, puis nous avons réalisé que les pensées s’exprimeraient d’elles-mêmes dans une langue ou dans l’autre. Après tout, comme l’attestent de nombreux articles sur son art, Garush Melkonyan travaille sur le langage et la communication.

Garush Melkonyan. Stills from the video Cosmovisión, 2023. Courtesy of the artist / ADAGP, Paris

Garush, peux-tu m’expliquer l’origine de ce choix artistique ? 

– Lorsque j’étais enfant, ma famille et moi avons déménagé en Russie, puis je suis allé en Thaïlande pour poursuivre mes études. Les cours y étaient en anglais, et j’ai continué à apprendre le français, mais dans le quotidien j’utilisais le thaï, qui est d’ailleurs une très belle langue. En fait, dès mon plus jeune âge, j’ai vécu différentes expériences à travers les langues. J’ai vécu mon premier choc culturel en Thaïlande. Mais l’apprentissage des langues étrangères a toujours été l’un de mes plus grands plaisirs. Grâce aux langues, j’ai découvert de nouveaux mondes, de nouvelles façons de vivre et de penser qui sont encodées dans les langues, comme les stalactites qui se sont formées au fil des siècles, goutte par goutte, dans les rochers. C’est aussi pour cela que j’ai décidé de réfléchir et de travailler sur le langage.

Et comment la longue route arméno-russo-thaïlandaise t’a-t-elle amené en France ?

– J’ai été accepté à l’École des Beaux-Arts de Paris. J’ai également postulé dans d’autres écoles, mais je n’ai reçu qu’une réponse positive.

Eh bien, tu n’as aucune raison de regretter. L’École Nationale des Beaux-Arts de Paris est la meilleure.

– Oui, mais je me suis demandé pourquoi je n’avais pas eu d’autres réponses, ça restera un mystère ! (rires)

Garush Melkonyan. Stills from the video Cosmovisión, 2023. Courtesy of the artist / ADAGP, Paris

Et comment se sont passées tes années d’études ?

-Très intéressantes. Ici, lorsque tu entres à l’École des Beaux-Arts, tu passes également une sorte de deuxième étape de concours, à l’issue de laquelle tu es intégré dans la classe d’un artiste célèbre, qui devient le mentor de tes années d’études. J’ai principalement travaillé avec l’artiste suisse Marie José Burki, qui vit à Bruxelles et qui est connue pour ses œuvres vidéo. Ce fut une expérience extrêmement enrichissante. En outre, j’ai étudié pendant six mois au San Francisco Art Institute dans le cadre d’un programme d’échange, ce qui a également été une excellente opportunité pour moi. En général, l’école des Beaux-Arts te permet d’expérimenter une variété d’outils artistiques, de la vidéo jusqu’à la forge.

Mais à en juger par ton dernier projet, Cosmovisión, on pourrait aussi te qualifier de réalisateur.

-Je ne me considère certainement pas comme un réalisateur, car je m’intéresse particulièrement à l’art plastique dans la vidéo et je crée moi-même tous les détails principaux de la vidéo, y compris les décors et les objets. C’est pour cela que j’aime ce travail, parce qu’il réunit différents médiums d’expression.

Tu n’es peut-être pas réalisateur, mais ton dernier projet est un film, n’est-ce pas ?

– C’est un film, dans la mesure où il peut être projeté au cinéma, mais dans son concept, il s’agit plus d’une œuvre d’art. Par exemple, Cosmovisión a commencé par un travail sur les archives des Golden Records, ce qui sont, à mon avis, une œuvre d’art en soi. De manière générale, ces archives ont constitué pour nous une mosaïque dont nous avons tiré des détails pour le scénario, les costumes et le travail de la caméra.

Garush Melkonyan. Stills from the video Cosmovisión, 2023. Courtesy of the artist / ADAGP, Paris

-Cosmovisión a-t-il donc aussi des caractéristiques documentaires ? 

– Dans un certain sens, oui, car parallèlement au travail avec des images d’archive, nous n’avons pas modifié le cadre du film de quelque manière que ce soit. Cosmovisión a été tourné dans les environs de Byurakan où se trouve le télescope radio-optique de Herouni, en Arménie, là où s’est tenu en 1971 le premier congrès international sur la question de la communication avec les civilisations extraterrestres, dont la délégation américaine était présidée par Carl Sagan lui-même. Autant dire que de nombreux chemins conceptuels se sont croisés dans Cosmovisión.

Garush Melkonyan. Stills from the video Cosmovisión, 2023. Courtesy of the artist / ADAGP, Paris

Le choix des actrices est également brillant, ces deux femmes extraterrestres suivant les traces du Golden Record pour découvrir la planète Terre. 

– En effet, j’ai eu beaucoup de chance avec les actrices. L’une des deux, Gaël (Ménard), est dans presque tous mes projets, car je m’intéresse à la métamorphose de l’acteur, au passage d’un rôle à l’autre. Au fil de mes films, Gaël a été femme, puis homme, elle a été filmée chauve, aussi enceinte, bref, à différentes étapes de sa vie. La deuxième actrice initialement choisie pour Cosmovisión n’a pas pu venir en Arménie en raison d’une grossesse difficile. Nous sommes donc arrivés à Erevan avec tout ce dont nous avions besoin pour le film, jusque dans les moindres détails, mais sans la deuxième actrice. On a organisé un casting à l’arrache et par chance, le professeur de danse de ma cousine, Toma (Aydinyan) est également venue. Réalisant rapidement que nous avions trouvé la deuxième “aliène”, nous avons demandé à Toma si elle pouvait annuler ses projets et ses cours et venir avec nous sur les lieux de tournage, à Byurakan.

Selon le scénario, les extraterrestres suivent les traces du Golden Record et arrivent sur la planète Terre, mais l’humanité a déjà disparu… La seule représentation d’une figure humaine qu’ils voient est celle d’un certain Aso, dont l’image figure sur sa pierre tombale. C’est une scène très particulière, on dirait qu’il s’agissait d’une pierre spécialement conçue pour ton film.

– Lorsque je travaillais sur le scénario, il manquait quelque chose dans les dernières scènes, et j’ai réalisé que j’avais besoin d’une pierre tombale. Geghani Abramian et Hayk Karoyi, (qui a d’ailleurs écrit la musique de Cosmovisión), m’ont parlé de la pierre tombale avec une image des deux côtés. Cela m’a tout de suite intéressé pour plusieurs raisons. Tout d’abord, si tu te souviens bien, la pierre représentait les montagnes dans son arrière-plan, car probablement Aso, comme la majorité de la population locale, était étroitement liée à ces terres. Je me suis alors demandé s’il était possible d’aimer quelque chose sans l’abîmer, car ce paysage pittoresque n’est-il pas quelque peu déformé par l’intervention de l’homme ? Donc il y a cette idée de “destruction par amour”. Et finalement, la communication extraterrestre avec l’humanité ne se fera qu’à travers la représentation de l’image de la tombe d’Aso, ce qui soulève une question encore plus vaste : qu’est-ce que la vie, si ce n’est qu’une illusion ?

Golden Record contient des « Salutations à l’univers en 55 langues différentes », dont l’arménien. Imaginons un instant que des extraterrestres décident réellement de visiter l’Arménie et que ce soit toi qu’ils rencontrent dans les montagnes de Byurakan. Quelle question leurs poserais-tu en premier ?

– Est- ce que je peux venir avec vous ? (rires) ». En réalité, sans aller jusqu’à l’extrême, je suis convaincu que la vie existe ailleurs, et que l’univers est trop grand et trop inexploré pour que nous puissions être certains que l’ailleurs n’existe pas.

En attendant que des extraterrestres emmènent Garush dans d’autres mondes, l’artiste travaille sur deux (en fait trois, quatre…) nouveaux projets. En mars, en collaboration avec la critique de cinéma Sona Karapoghosyan, Garush organise A Cinematic Affair, un événement de trois jours, un panorama du cinéma arménien indépendant qui se tiendra au Centre Wallonie-Bruxelles à Paris. Bien évidemment, nous ne manquerons pas d’évoquer ce sujet prochainement.

Lilit Sokhakyan

Paris,2024