En 2019, la psychanalyste Anahit Dasseux Ter Mesropian tourne avec le réalisateur David Vital-Durand le documentaire Arménie(s), le temps des artistes, réalisant un rêve vieux d’une dizaine d’années.

Ce documentaire raconte la force créatrice des artistes d’origine arménienne et montre la vitalité de la transmission de leur art à leurs enfants, inscrits eux aussi dans l’expression artistique. Qui sont ces artistes ? Des noms dont les films, les pièces et la musique emplissent nos cœurs de fierté : Atom Égoyan et Arsinée Khandjian, Simon Abkarian et Catherine Schaub Abkarian, Robert Guédiguian et Ariane Ascaride, Claude Tchamitchian, Serge Avédikian, Dan Gharibian, ainsi que leurs enfants, les jeunes artistes de la quatrième génération.  

Le film a été coproduit par le producteur français Guillaume Rappeneau (Rappi Production) et, côté arménien, par Serge Avédikian et Mikael Dovlatyan (FramArt), et financé principalement par la Francophonie et TV5MONDE.

Après avoir reçu le prix du meilleur film documentaire à New York, au Chain Film Festival, Arménie(s), le temps des artistes continue à voyager et à être visionné dans différentes régions du monde. Au retour du festival DOCfeed à Eindhoven et avant le départ à Montréal pour le festival Pomontréal, les réalisateurs Anahit Dasseux Ter Mesropian et David Vital-Durand ont partagé avec nous l’histoire de la création de ce beau documentaire.

-Anahit, il semblerait que le film Arménie(s) le temps des artistes aurait dû être un livre.

 -Tout à fait, au début, c’était un projet de livre. J’avais envie de parler des Arméniens sous l’aspect de la créativité plutôt que de la douleur. Ce que l’on connaît en France des Arméniens, c’est le génocide, le tremblement de terre et Charles Aznavour. Il fallait absolument élargir ce trio incontournable. C’est grâce à Simon Abkarian, rencontré au moment de la pièce « Une bête sur la lune »), que j’ai fait la connaissance de tous ces artistes remarquables d’origine arménienne. Je leur ai présenté mon projet de livre et ils ont tous accepté d’y participer. Mais les années passaient et n’ayant pas trouvé d’éditeur pour le publier, dix ans plus tard j’ai décidé de changer la forme du projet et j’ai osé passer au documentaire. Je pense avoir eu raison de le faire. Parce que cela aurait été dommage de ne pas entendre la manière de parler de ces artistes et voir à quel point ils sont passionnés et passionnants. Aussi, j’ai décidé de reprendre ce projet de livre mais en incluant leurs enfants devenus artistes. J’avais envie de parler de la transmission des valeurs d’une génération à l’autre.

-Avant de parler du film, c’est l’histoire de votre Arménie qui est intéressante

-Mon histoire est liée au génocide comme celle de beaucoup d’Arméniens. Mon grand-père a fui le génocide en marchant de Kharpert jusqu’à Bordeaux. Là, il s’est installé, a fondé une famille, a eu des enfants, dont mon père. En 1947, ils sont repartis en Arménie. Mais mon père a voulu revenir en France quelques années après.  Étant un rêveur et un grand idéaliste, il voulait retrouver sa France rêvée. Il avait fondé sa famille en Arménie, avec trois enfants, dont moi. Mais arrivé en France, il n’a pas retrouvé le pays fantasmé de son enfance ; en outre, il se sentait seul, alors que malgré les difficultés de la vie en Arménie soviétique, la chaleur entre les gens était toujours là. Nous sommes donc repartis en Arménie. Mais pour des raisons familiales, nous avons été obligés de revenir peu après. Tous ces allers-retours n’étaient pas faciles pour nous. J’avais une grande nostalgie de l’Arménie, l’arménité était très présente dans notre quotidien. Revenue en France à 20 ans, j’animais l’émission de musique classique arménienne, et je faisais partie d’une troupe de danses arméniennes. A un moment, pour me rapprocher de l’Arménie, j’ai voulu partir à Moscou pour étudier la langue russe en parallèle à la psychologie. Mais Moscou a refusé de m’accueillir. C’était encore l’époque soviétique, et à mon avis, ils ont trouvé bizarre le choix de mes deux directions. C’est là que j’ai décidé de me couper de l’Arménie et pendant 25 ans je n’y suis plus retournée.

-Sans plus rentrer en Arménie, vous avez poursuivi votre travail identitaire dans le cadre de vos études de psychologie ; vous avez beaucoup travaillé sur les effets des guerres, des génocides et de l’exil sur les populations, ainsi que sur la psychologie interculturelle. 

-Il est vrai que la double culture est une véritable richesse, mais en même temps c’est comme une fêlure en soi-même, on quitte un pays pour aller dans un autre. On est coupé de ses racines et on met du temps à construire d’autres fondations. Mais mes souvenirs d’enfance de l’Arménie étaient toujours là, l’odeur des abricots, le goût des glaces et des gata. Et ça, je ne pouvais pas les retrouver en France. Après la naissance de mon fils, je n’ai pas pu rester plus longtemps loin de mon pays. Et donc, 25 ans après, étant installée comme psychanalyste à Paris, je me suis dit que le temps était venu de retourner à mes origines. Dans le chemin de ma propre analyse, j’étais allé voir une pièce de théâtre, Une bête sur la lune, avec Simon Abkarian. La pièce m’a bouleversée. Et le fait que la metteuse en scène Irina Brook ne soit pas arménienne m’a beaucoup intéressé. Je trouvais important son regard extérieur. Et plus tard, c’est justement ce que je cherchais pour mon film. J’en ai donc parlé à mon vieil ami, le réalisateur David Vital-Durand, qui a adoré le projet. Il s’est engagé avec beaucoup d’enthousiasme, il s’est plongé dans les films et les œuvres de tous les héros du film.

-David, comment avez-vous réagi à la proposition d’Anahit de réaliser ce documentaire ?

-Quand Anahit m’a parlé de l’idée du documentaire, j’étais vraiment très enthousiaste. Mais comme mes connaissances sur l’Arménie se limitaient au génocide, aux chansons de Charles Aznavour et aux films de Paradjanov, j’avais un peu peur : peut-être un réalisateur arménien aurait-il été un meilleur choix ? Mais Anahit avait justement besoin de mon regard extérieur et je me suis donc lancé avec grand plaisir.

-Qu’est-ce qui vous attirait dans ce projet ?

-Il y a plusieurs choses. D’abord, Anahit est une très bonne amie et son histoire personnelle m’avait beaucoup touché. Ensuite, je suis un cinéaste voyageur. J’adore voyager, filmer la nature, découvrir des pays que je ne connais pas. Par mon travail, j’ai eu la chance de réaliser des projets en Géorgie, au Liban. J’ai été très touché par ces pays dont les peuples ont beaucoup souffert, mais qui sont doux et pleins de poésie. L’idée de découvrir l’Arménie me plaisait beaucoup. Evidemment, le sujet du film lié aux artistes était aussi très attirant. Et puis il y avait autre chose, qui est venu petit à petit. C’était le côté universel de cette histoire qui dépassait l’Arménie. Ce film montre des exemples de métissage heureux, des gens d’origine arménienne qui sont heureux d’avoir une autre culture. Aujourd’hui, on a tant d’exemples de métissages malheureux que je trouve ce message universel beau et encourageant.

 -David, le film est touchant par sa sincérité, rendant les artistes très proches du spectateur. Comment avez-vous réussi cela ?

 -Je pense que c’est plutôt grâce à eux qu’à moi. Déjà, parler de transmission des valeurs aux enfants est un sujet très émouvant, c’est intime et sensible. Pour trouver les réponses, les artistes devaient chercher au fond de leur cœur et de leurs racines. Aussi, ce sont des artistes qui sont à l’aise devant la caméra, ils communiquent bien leurs émotions. Bien sûr, le rôle d’Anahit était important. C’est elle qui a eu l’idée magnifique que les parents lisent des lettres de leurs enfants. C’était beau et émouvant. Et puis je crois qu’Anahit, par sa personnalité sensible et très douce, connaissant très bien ses interlocuteurs, a su créer cette sensibilité. Mon rôle là-dedans, c’était peut-être de rester discret. Je voulais avoir deux caméras, une en plan large et l’autre en plan très très serré pour vraiment voir les visages, montrer les émotions. Il y a des flous et des nets, ça crée une émotion, ça joue un peu, mais ce n’est pas l’essentiel.

-Anahit, et quid du personnage incontournable de Charles Aznavour ?

-Malheureusement, au moment du tournage, Aznavour n’était plus avec nous. Quand c’était encore le projet du livre, j’hésitais. D’abord parce que Charles Aznavour m’impressionnait beaucoup et aussi parce qu’il faisait partie des artistes de la deuxième génération et mon attention portait surtout sur les artistes de la génération d’après. Mais toutes mes hésitations ont disparu un beau jour de février quand, assise dans un restaurant, j’ai vu Charles Aznavour à trois mètres de moi. Je n’en croyais pas mes yeux. En prenant mon courage à deux mains, je me suis approchée de sa table et lui ai parlé de mon projet de livre. Quand je lui ai demandé s’il serait d’accord pour y participer, il m’a répondu avec un grand sourire : « J’aime bien votre culot, rien que pour ça je vais vous dire oui. Quand est-ce que vous voulez qu’on se voie ? » J’ai répondu du tac au tac: « Cet après-midi ? » Là, il a vraiment éclaté de rire. On ne s’est pas vu dans l’après-midi mais il m’a donné rendez-vous seulement trois semaines plus tard. Sa secrétaire m’a prévenue qu’il n’aurait que vingt minutes. Mais finalement nous avons parlé une heure et c’était très émouvant. J’ai gardé tout son témoignage sous forme d’enregistrement pour l’intégrer dans mon livre que je ferai peut-être un jour.

-On voit dans le film un autre grand artiste de la même génération, le réalisateur Artavazd Pelechian.

Anahit- La présence d’Artavazd Pelechian, en tant que représentant de cette génération, était extrêmement importante pour moi, surtout après le décès de Charles. Le film parle de la transmission entre générations et le cinéma de Pelechian a beaucoup inspiré les jeunes réalisateurs, sans les écraser. Parmi eux, on compte bien sûr Serge Avédikian qui est très marqué par le cinéma de Pelechian. Je pensais donc qu’il constituait un fil de transmission. Grâce à Serge, j’ai rencontré Artavazd Pelechian en Arménie, plusieurs fois. Dans mon film, Pelechian ne parle pas mais il est présent à travers les extraits magnifiques de ses films.

David- C’est grâce à ce documentaire que j’ai découvert Artavazd Pelechian, que j’admire. J’avoue que quand j’ai vu les bergers qui tombaient des falaises avec les moutons, j’étais sous le choc. Ça fait partie des choses les plus belles et fortes que j’ai vues sur un écran dans ma vie.

-Anahit, quant à vous, comment avez-vous su transmettre l’arménité à votre fils ?

-J’ai tâché de lui transmettre tout ce que j’ai d’arménien en moi. Je me souviens que quand Arnault était petit, je mettais de la musique classique ou des petites comptines et j’inventais des mots en arménien que je lui chantais. Et je cuisine des plats arméniens. Mon fils a toujours été très fier de ses origines. Pendant des années, il me demandait régulièrement des nouvelles de mon livre, m’encourageait à continuer. Après la première projection du film, Arnault est sorti très ému, il m’a serrée très fort dans ses bras, sans avoir besoin de paroles.

-David, avec quels mots décririez-vous l’Arménie que vous avez découverte ?

-La générosité festive, le cœur, l’amour, l’envie de partager.

 Lilit Sokhakyan

Paris, 2020


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